Je ne peux plus te voir.
Trouve moi drôle, ris de moi, si tu veux. Mais ne me fais plus de ces reproches insidieux qui rendent fou. Toujours tu geins, tu râles, tu engueules, et après tu dis que non, ce n'est pas grave, et tu te rétractes sans tenter d'arranger quoi que ce soit. Mais pour autant tu ne cesses pas tes pensées négatives, tu les rends juste silencieuses, mais elles continuent à flotter dans l'air, à le polluer, sans échappatoire.
Pendant ce mois que j'ai passé sans te voir, tu ne m'as pas manquée. Maintenant que je suis revenue, je ressens toute ta présence, toute cette noirceur, cette tristesse qui racle l'esprit sans qu'on s'en rende compte tant elle est douce et enfantine, comme toi.
Tu viens te plaindre de lui auprès de moi. Ou alors tu monologues, sachant que j'entends, tu déverses ta bile comme on agiterait du poison sous mon nez, mais en le retirant dès que je fais mine d'y goûter ou de remarquer sa présence.
Tu me dis qu'il a fait ceci, qu'il a fait cela, mais il est toujours comme ça, et tu as ce petit rire amer qui me fait comme une crampe qui démangerait, dans la nuque. Ce rire flûté de petite fille vieille et aigrie.
Des fois ça me donne envie de, je ne sais pas, te secouer, me cogner la tête contre un mur, faire quelque chose pour évacuer cet espèce de sentiment lancinant comme une berceuse naïve, cette colère qui ne sait pas son nom parce que tu te la caches à toi-même.
Je te dis d'aller lui dire ce que tu penses de lui, mais tu me dis que ah non, il va t'engueuler. Comme une gamine. Et après tu boudes, parce que je t'ai renvoyé dans tes buts, parce que j'en avais marre de t'écouter te plaindre. Après, tu ne dis plus rien, tu ressasses tout ça, j'imagine.
J'ai envie de hurler, mais je ne peux pas parce que tu as cette voix cristalline, et parce que parfois tu me demandes « Tu crois ? », timidement, et tu me fais confiance, et je t'habille comme une poupée et j'ai envie de te protéger.
Combien de fois après une conversation orageuse tu as fait comme si de rien n'était, tu laisses les choses pourrir de l'intérieur, si bien que je ne sais pas si ce que je ressens est vrai, je tâtonne les ulcères de la frustration, mais ils échappent à mes mains, liquides et évanescents comme l'eau. Contrairement à toi, je n'arrive pas à enfouir, ou alors, pas suffisamment bien, alors je ne sais plus, je ne sais pas, et j'écoute Nirvana pour trouver un écho à ce vide.
Bien sûr par moments tu éclates. Tu hurles, tu me vrilles les tympans et l'instant d'après tu me parles du dernier roman que tu as bien aimé.

